La France va-t-elle banquer pour la Grèce?

Alors que les rumeurs de restructuration de la dette grecque s'intensifient, les inquiétudes montent sur l'exposition financière des banques françaises. Que disent les chiffres à ce sujet ?

par Stanislas Jourdan Le 9 mai 2011

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À propos de l'auteur

Passionné d'internet, d'économie et de politique, je m'intéresse particulièrement à la crise financière, aux nouveaux modèles économiques, aux monnaies alternatives et à tout ce qui participe à l'émergence d'une nouvelle économie post-capitalisme. J'ai fait partie de l'équipe d'owni de janvier à juin 2011, avant de prendre mon envol vers d'autres cieux médiatiques. Je blogue également sur Tête de Quenelle !, mon espace d'expression personnel.


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Près d’un an après le plan de sauvetage de 110 milliards d’euros échafaudé par l’Union Européenne et le FMI pour sauver la Grèce d’une banqueroute, le pays est de retour sous les feux de l’actualité économique. Malgré une réduction du taux d’intérêt ainsi que de multiples mesures d’austérité, le déficit s’est encore accru en 2010, si bien que la presse commence à être unanime : une restructuration de la dette souveraine de la Grèce est à prévoir. Selon Der Spiegel, la Grèce serait même en train d’envisager de sortir de l’euro. Rien que ça.

L’heure des grands comptes approche à grands pas, et certains questions sont sur toutes les lèvres : qui va payer ? Est-il vrai que les banques françaises seront les premières à trinquer ?

Les statistiques de la Banque des règlements internationaux (BRI) permettent de se faire une idée de la situation, et ainsi de répondre – dans les grandes lignes – à ces questions.

Les banques françaises sont les plus exposées

Les rapports trimestriels de la BRI nous fournissent une image à un instant t des différents engagements financiers des banques, notamment vis à vis de l’étranger. À partir de là, nous pouvons connaitre quels sont les pays les plus exposés à l’économie d’un pays – ici la Grèce – via leurs créances accordées aux divers agents économiques de ce pays.

Voici un graphique représentant les créances des banques françaises ou étrangère accordées à la Grèce au 31 décembre 2010 :

Que disent ces chiffres ? Avec 39,6 milliards d’euros, les banques françaises sont effectivement les plus exposées d’Europe, avant l’Allemagne. À elle seule, la France pèse pour 38,5% des engagements grecs ! Sans compter que ces chiffres ne révèlent pas les pertes déjà supportées avant décembre 2010. En effet, en s’appuyant sur les mêmes chiffres de la BRI, Le Figaro a montré récemment que par les banques françaises ont allégé leurs portefeuilles d’actifs grecs depuis 2009, par crainte que la situation empire.

Un risque marginal pour les banques

Il faut néanmoins relativiser ces chiffres. 40 milliards d’euros est un chiffre global qui inclut différents types d’actifs dont les niveaux de risque sont très différents. On distingue principalement les dettes souveraines de la Grèce des autres actifs financiers tels que des des obligations à des entreprises grecques, des garanties collatérales, ou d’autres produits d’assurance, qui ne seraient pas directement touchées par un défaut de paiement du gouvernement grec. Sauf si les banques grecques elles-même faisaient défaut. Mais nous n’en sommes pas (encore ?) là…

On estime à environ 12 milliards d’euros le montant des bons du trésor grecs détenus par les banques françaises. Ainsi, si la Grèce restructurait sa dette de 70% (une hypothèse haute), les banques françaises perdraient 8,5 milliards d’euros, ce qui représente environ 1,7% du total des créances étrangères des banques françaises comme le montre le graphique suivant :

Il faut ajouter à cela les pertes potentielles directes de l’État français, qui s’est engagé à prêter pas moins de 16,8 milliards d’euros à l’État grec dans le cadre du plan de sauvetage conclu avec l’Union Européenne et le FMI l’année dernière. Environ la moitié de cette somme ayant été déjà versée, une restructuration de 70% de la dette grecque pourrait donc coûter à l’État français un pécule de 6 milliards, soit 0,38% de la dette publique de la France.

Entre 10 et 30 milliards de pertes pour la France ?

Je me suis amusé à faire quelques projections des pertes potentielles pour l’économie française, en fonction de différents scénarios :

  • Dans une hypothèse basse, la Grèce ne ferait défaut que sur une partie de ses créances à hauteur de 30%, celles détenues par les banques principalement. Cette solution éviterait d’infliger de trop lourdes pertes aux États de l’Union Européenne qui ont unilatéralement prêté à la Grèce dans le cadre du plan de sauvetage conclu en 2010.
  • Dans le pire des scénarios, j’ai imaginé que la Grèce sorte carrément de l’euro. La conséquence directe serait alors une décote de tous les actifs détenus par des étrangers par la dévaluation de la nouvelle monnaie grecque, la drachme. Aussi, dans un tel scénario, le secteur bancaire grec, qui détient une grande partie des bons du trésor grec, serait très durement touché. De même une fuite des dépôts vers l’étranger serait à prévoir. Du coup, le Crédit Agricole, qui est actionnaire majoritaire de la banque grecque Emporiki, pourrait endurer de lourdes pertes.

Voici ce que cela donne :

Selon mes calculs, les pertes pour la France se chiffreraient donc entre 10 et 30 milliards d’euros. Chiffres à prendre avec des pincettes, mais qui représenteraient un peu plus de 1,5% du PIB de la France. Somme non-négligeable certes, mais qui serait loin de provoquer la catastrophe que certains prédisent.

A moins que – et c’est ce que les analystes redoutent le plus – l’Irlande, le Portugal ou même l’Espagne suivent la Grèce dans cette direction. Mais nous aurons l’occasion d’en reparler prochainement. En data, bien sûr.


Photo flickr CC Derrickting

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