OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Un sage refus des images http://owni.fr/2011/12/21/devenir-sage-en-refusant-les-images/ http://owni.fr/2011/12/21/devenir-sage-en-refusant-les-images/#comments Wed, 21 Dec 2011 15:28:06 +0000 Jean-Paul Jouary http://owni.fr/?p=91486

Citation : « Le spectacle est l’affirmation de toute vie humaine comme simple apparence » – Guy Debord.

La campagne présidentielle en cours, par delà les débats réels et les péripéties dérisoires, nous pose bien d’autres questions d’ordre philosophique que celles que j’ai précédemment tenté de cerner : spatialisation verticale ou horizontale du politique, celle de sa temporalité propre, celle de la production du futur par le biais de sa représentation, celle des rapports entre démocratie et élection au suffrage universel, celle des contradictions possibles entre l’économie et la circulation monétaire. En fait, ces cinq questions en posent une autre, essentielle elle aussi : ces cinq facteurs de domination, dont on a vu qu’ils conduisaient à un façonnage du réel par l’irréel, posent en termes neufs le rapport des citoyens à leur propre vie.

Comment en a-t-on pu venir à ce que nous constatons aujourd’hui : des peuples entiers qui, las de leurs souffrances réelles, ne cherchent que dans le spectacle de personnes médiatisées l’espérance d’une vie meilleure ? Bien sûr des luttes se développent aussi, et avec elles de multiples formes de pratiques sociales émancipatrices. Bien sûr aussi, des mobilisations d’un type nouveau et prometteur manifestent une volonté nouvelle de quelques-uns de se réapproprier la politique sans s’abandonner à la médiation d’institutions étatiques et d’organisations politiques qui y adaptent toute leur stratégie. Mais comment nier que ce sont là soit des restes de pratiques anciennes et déclinantes, soit les prémisses de nouveautés à venir ? Le présent est là, pesant, qui enferme l’imaginaire – donc le réel – dans des représentations qui non seulement sont sans rapport avec la vie, mais de plus contribuent fortement à en déposséder les humains.

Théatralisation de rencontres internationales, mise en scène d’interventions télévisées solennelles, fausse simplicité des « campagnes de terrain » scénarisées avec soin, extraordinaire mobilisation médiatique sans lendemains effectifs à l’occasion des faits divers sanglants et douloureux, fausses indiscrétions sur la vie intime : on comprend qu’une bonne moitié des hommes politiques de premier plan finissent par partager leur vie avec des journalistes ou des mannequins, et qu’une bonne partie des people médiatisés jouent un rôle actif dans les campagnes électorales. Si la sphère du travail est contrainte et que les loisirs sont massivement organisés comme une forme, imposée de fait, d’oubli de la vie, c’est toute la vie sociale qui devient spectacle.

Entre ce qui se passe réellement sans qu’on le fasse apparaître, et ce que l’on fait apparaître sans que cela ait besoin d’existence effective, il n’y a rien moins que la transformation de la vie humaine en abandon, délégation, extériorisation. Tout est devenu divertissement et distraction, c’est-à-dire regard tiré de côté, hors de sa propre vie. Le système social qui soumet tout à la finance n’a pas ce spectacle généralisé comme complément : le spectacle en fait partie, comme dimension plaisante d’une domination impitoyable. Lors des émeutes de Los Angeles de la fin du siècle dernier, les noirs miséreux qui ont déferlé violemment n’ont guère pillé les magasins de nourriture et n’ont pas exigé la fin du système qui les opprimait : ils ont avant tout volé des téléviseurs et des magnétoscopes, formes ludiques et virtuelles de leur soumission réelle.

Comme le voyait déjà Guy Debord en 1967, « le spectacle soumet les hommes vivants dans la mesure où l’économie les a totalement soumis », si bien qu’après avoir dégradé notre être en « avoir », cet «avoir » lui-même s’est dégradé en « paraître ». Toute la vie politique est désormais régie par cette logique de dégradation, à l’unisson des programmes de télévision de grande écoute, des « unes » des principaux journaux, des écrivains adulés et même de quelques philosophes trop occupés à leur propre promotion médiatique pour avoir encore le temps de lire et de penser. Jamais on n’aura autant fait circuler les images des sportifs, des chanteurs, des grands de ce monde, substituant les réussites sublimées par procuration, aux possibilités d’agir pour s’émanciper. Regardons autour de nous : jusqu’au cœur des foules pressées dans le métro, chacun peine à se décoller d’une musique dans les oreilles, d’un téléphone devant la bouche et de jeux au bout des doigts. Les mêmes techniques qui décuplent nos possibilités de communiquer entre nous nous isolent comme jamais en formant d’immenses « foules solitaires ».

Si le système social a besoin que les citoyens troquent leur vie contre des rêves, « le spectacle est le gardien de ce sommeil », ajoutait Guy Debord, qui dénonçait déjà « l’interminable série d’affrontements dérisoires mobilisant un intérêt sous-ludique, du sport de compétition aux élections ». Contempler au lieu de vivre, rêver d’avoir au lieu d’être, réussir à être vu au lieu d’agir, dépendre des images extérieures à soi au lieu d’en créer et d’en partager. La campagne présidentielle en cours est de façon dominante conduite selon cette logique exacerbée du pur spectacle, et l’on comprend qu’en France comme ailleurs on s’effraie des formes naissantes de mobilisation hors de cette logique, en ce qu’elles manifestent la possibilité pour les citoyens de se réapproprier leur destin. Il faut lire, relire et méditer à ce sujet Les Pensées de Pascal et son analyse du divertissement : celui-ci est le complément obligé de notre soumission à la force et à notre incapacité à cerner nos véritables désirs.

En ce sens, l’une des conditions actuelles de l’émancipation humaine est la distance critique vis-à-vis des représentations qui déferlent d’en haut, et la reconquête de sa propre vie. En commençant par la décision citoyenne, dans les pratiques sociales comme dans les votes, de ne jamais céder devant les logiques institutionnelles qui invitent sans cesse à abandonner ses propres convictions contre les images que l’on dessine pour que nous soyions « sages ». Les seules images qui nous libèrent infiniment sont celles de l’art, qui pour cette raison est sans cesse menacé et travesti en flots de produits culturels marchandisés. La vraie sagesse conduira toujours à dresser sa vie face aux spectacles qui en détournent.

NB : A lire, bien sûr, La société du spectacle de Guy Debord (1967), mais aussi, dans la lignée des ouvrages déjà signalés de Bernard Manin (Principes du gouvernement représentatif, 1997) et de Bernard Vasseur (La démocratie anesthésiée, 2011), auxquels je me permettrai ajouter Je vote donc je pense. La philosophie au secours de la politique que je publiai en 2007, et une Petite histoire de l’expérimentation démocratique (Tirage au sort et politique d’Athènes à nos jours), de Yves Sintomer, que les Editions de la découverte viennent de publier. On y trouve exposées de façon claire et précises toutes les formes anciennes et actuelles du tirage au sort comme dépassement de l’élection par suffrage. Passionnant et stimulant pour l’imagination citoyenne. On pourra le compléter avec la revue Mouvements (Ed. La découverte) de l’hiver 2011 : Jacques Testart y publie un article (« Le retour du tirage au sort », pages 120 et sv.)


Photos de Temari09 [cc-bync] via Flickr remixée par Ophelia Noor /-)

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Pratiquer la ville, pour une technologie de la dérive http://owni.fr/2011/06/20/pratiquer-la-ville-pour-une-technologie-de-la-derive/ http://owni.fr/2011/06/20/pratiquer-la-ville-pour-une-technologie-de-la-derive/#comments Mon, 20 Jun 2011 06:22:02 +0000 Matthieu Duperrex (Urbain, trop Urbain) http://owni.fr/?p=70408 Urban After All S01E20

La ville événementielle gagne du terrain. Publicitaires et “designers d’ambiance” apposent leur signature sur de nombreux domaines de l’urbanité. L’urbanisme de situation oriente de plus en plus nos parcours urbains, jusqu’à transformer la ville en parc à thèmes. Oui, nous en témoignons régulièrement au long de ces chroniques : par bien des aspects, la ville occidentale a digéré la subversion des situationnistes des années 1950, la critique du capitalisme en moins, le mot d’ordre marketé en plus. Alors, bien sûr, on accueille d’abord avec scepticisme les annonces d’applications « subversives » qui feraient de nos prothèses numériques du type iPhone des outils libertaires. Certains usages de technologies mobiles revendiquent en effet l’esprit situationniste et promettent une “appropriation” de la ville par ses habitants. Ils se réfèrent parfois expressément à la notion de dérive, qui est selon Guy Debord (théorie de la dérive, 1954):

Une technique du déplacement sans but. Elle se fonde sur l’influence du décor.

Que sont ces technologies de la « dérive augmentée » ? En quoi peuvent-elles être davantage que des gadgets anecdotiques ?

Outiller la lecture urbaine

Certaines applications mobiles oscillent entre la promenade aléatoire assez passive et la démarche créative. Il y a par exemple celle intitulée “HE”, pour “Heritage Experience”, qui permet de tourner et monter des films “marchés” à partir de fragments audiovisuels géolocalisés. On connaît par ailleurs les « soundwalks », qui sont souvent sages, mais se développent parfois en hacking sonore urbain. Et avant que tout un catalogue moderne d’applications pour smartphone se constitue, il y a eu des prototypes précurseurs. Les “Flâneurs savants” ont ainsi organisé des parcours de découverte dans le quartier du Marais avec des baladeurs. Les “Urban Tapestries” de Londres ont proposé une réforme de la relation au paysage urbain par le biais d’une application mobile.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

La dérive trouve des ressources inédites dans certaines applications de téléphonie conçues pour ces usages. The Pop-Up City a fait une courte sélection des plus récentes. Se détachent Serendipitor, dont Pierre Ménard a fait un test pas forcément concluant, mais aussi Shadow Cities et son orientation “multiplayer”, Glow et sa cartographie des humeurs, et Mission:Explore, pour l’instant cantonné à Londres comme terrain de jeu.

Dans tout cela, l’intérêt consiste peut-être davantage dans la démarche de l’utilisateur que dans les possibilités techniques avancées. Ainsi que l’a souligné Nicolas Nova, qu’elle soit menée par des skateurs, des activistes ou des géographes, la dérive est une « technologie de lecture urbaine ». Elle est une pratique, plus ou moins outillée, d’interprétation nouvelle d’un milieu qu’on pensait entièrement balisé et normé. Que des utilisateurs se donnent des “consignes” de pratique de la ville (dont la liste est presque infinie) au travers de ces applications, là est le piquant de ce rapport induit à la technologie. Car ils inventent ainsi de nouveaux codes et « lisent » la ville de façon originale.

La dérive situationniste en cinq leçons

Devant la masse de cette offre mobile, il n’est pas inutile de rappeler que Guy Debord et les situationnistes ont institué la dérive comme une authentique méthode d’analyse urbaine. En voici les grands principes :

  1. D’abord, la dérive est selon eux le passage rapide entre des « ambiances urbaines ». La dérive se rattache à la démarche “psychogéographique”, laquelle prend avant tout la rue comme terrain d’observation (voir l’Essai de description psychogéographique des Halles, 1958).
  2. La psychogéographie a une portée critique : elle souhaite “provoquer la crise” du système de production de l’espace urbain (voir Potlatch N°5, 20 juillet 1954).
  3. La psychogéographie est en même temps une méthode de construction d’ambiances ; elle prône un « urbanisme mouvant » (je vous invite à retrouver sur Urbain, trop urbain un prolongement architectural de cette pensée).
  4. L’”investigation”, la “découverte” et la notion de “données” sont convoquées par Debord comme faisant partie de la psychogéographie (voir l’Introduction à une critique de la géographie urbaine, 1955).
  5. Enfin, le situationnisme promeut une « pratique habile des moyens de communication ». Et l’un de ses penchants les plus naturels est l’établissement d’une “cartographie rénovée” (voir les collages de cartes que Debord réalise avec Asger Jorn, dont le Guide psychogéographique de Paris, 1957)

De quel situationnisme les technologies mobiles sont-elles le nom?

Transition entre les ambiances, recours à l’affect, déambulation choisie, activisme et subversion, valorisation des data, emploi des moyens de communication à notre portée, détournement du code, urbanisme nomade et participatif, inventivité cartographique… Ces thématiques sont bien actuelles, voire brulantes. Qui pour s’étonner à présent qu’un courant de pensée des années 1950 soit revivifié par les nouvelles technologies que nous venons d’évoquer ? J’émettrais juste un petit moderato : les « situs » buvaient énormément de vin pour dériver. Pas sûr que le « bio-mapping » de Christian Nold, qui élabore des cartes sensorielles de la ville reflétant l’intensité émotionnelle de certains espaces (dans l’est de Paris par exemple), ait beaucoup tourné au pinard…

Ce qui diffère plus sérieusement de l’époque situationniste, c’est l’ambiguïté du mapping digital fondé sur la dérive. Car d’un côté, la géolocalisation, qui fait le ressort de ces applications mobiles, expose l’utilisateur à des instruments de “surveillance”; et de l’autre côté, un univers démocratique de données générées par les utilisateurs s’offre à notre navigation dans la ville. Entre panopticon et dérive créatrice, les technologies mobiles créent un étrange court-circuit (que le théoricien Antoine Picon rapporte même à une “crise de la cartographie urbaine”).

Autre différence d’avec l’époque situationniste : ces applications mobiles et leurs usages produisent un système des objets numériques dans lequel des relations de jeu, de chasse ou d’apprentissage se composent et se défont dans la ville. Avec la dérive, la navigation devient « sociale », mais les non humains numériques « socialisent » bientôt davantage que les humains. D’où le développement d’un « Internet des objets » annoncé dès 2005 par l’Union internationale des télécommunications (ITU), qui se superpose aux Internets des utilisateurs et des données.

Des pratiques de ville sur écrans de contrôle

Enfin, le réseau de mobiles peut se prêter à une nouvelle forme d’art. « Net_Dérive » de Petra Gemeinboeck et Atau Tanaka a fait date dans ce registre. Autour de la galerie Maison Rouge (Paris Bastille), trois prototypes de téléphones étaient « promenés » dans le quartier. Ils produisaient des relevés auditifs et visuels des déplacements traduits sur écran dans l’espace d’exposition.

Net_Dérive, en transposant les applications du social software (modèle des sites de rencontre) en des termes sonores (des mélodies, des variations d’intensités) et physiques (la proximité ou l’éloignement, la distance et la présence), réalise un hybride social, musical et spatial, qui propose d’écouter et de produire une musique à plusieurs, évoluant en fonction de variables comportementales personnelles. En transformant ensuite le téléphone mobile en transmetteur de données audio et visuelles en temps réel, l’outil de communication mute en appareil de mesure et donc, également, de contrôle.

L’interaction locale du téléphone et du paysage urbain recontextualise par bribes le récit d’une dérive qui demeure en quelque sorte toujours ouverte. La transition d’un espace à un autre se double d’une historicité : il y a des traces de la dérive, laissées dans le réseau, et qui ne demandent qu’à être mises à jour par de nouveaux utilisateurs. La dérive et le mapping débouchent ainsi sur un art de raconter des histoires. L’application Wanderlust repose d’ailleurs sur ce principe de “storytelling”.

La profondeur du récit de ville que cette dérive augmentée nous livre vient cependant selon moi, en dernière instance, de ce qu’un paysage symbolique fait déjà sens pour nous.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

La situation, le récit, le web

Grâce aux dispositifs numériques de dérive augmentée, la fiction peut hybrider le réel de la ville. La création numérique peut être en ce sens porteuse d’autre chose que d’un simple design d’ambiance, c’est-à-dire porteuse de pratiques. De ce point de vue, les créateurs ont quelque chose à dire que ne disent pas nécessairement les foules mobiles, notamment au niveau du récit et de la fiction. Et justement, si le web conserve encore selon moi sur ce point une préséance sur les technologies mobiles, c’est parce qu’il tient la promesse de dérive par la narration plus que par la communication. Le champ du récit digital s’est élargi de nombreux exemples de formes plurielles et discontinues de l’image de la ville. La fenêtre de l’image-web est ainsi devenue porteuse d’une poétique topologique. Œuvre numérique complexe, le webdocumentaire incarne sans doute le mieux le déploiement d’une diversité d’éléments et d’outils à fictions dans l’espace des interfaces digitales.

Il serait trop long d’énumérer ici tous les beaux exemples de créations web qui se rattachent à la dérive. Je vous livre un scoop pour finir et pour illustrer mon propos. Le prochain webdocumentaire d’Arte tv s’appelle InSitu, “les artistes dans la ville” — lancement fixé autour du 10 juillet. Essai poétique, InSitu conserve la linéarité du récit, pour sa force et le déroulé d’un propos. Ce qui n’empêche pas les ressorts du « split screen » et les approfondissements médias désormais traditionnels au genre (POM, photographies, textes, cartographie, etc.) d’apporter un réel buissonnement des fables de la ville. Faire vivre une expérience urbaine en tant que fiction est l’une des ambitions de cet objet web qui vous entrainera même… dans le temps dilaté d’un récital de cloches en Espagne (dirigé par le campanologue — si, ça existe — Llorenç Barber). Dans InSitu, la dérive fait donc l’objet d’une maîtrise formelle et pour ainsi dire d’une plastique classique dont on attendait encore du webdocumentaire qu’il puisse s’en revendiquer sans honte devant ses aînés à gros budget. Le détournement y est pris en charge par la cartographie où viendront s’épingler les projets participatifs et les comptes-rendus de pratiques de l’espace urbain. Urbain, trop urbain s’efforcera d’accompagner un peu ce mouvement, et j’invite ici tous les amis que l’écriture de la ville inspire à nous rejoindre.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Le détournement et la dérive introduisent un jeu sur la valeur qu’on subvertit et renverse ; ainsi qu’un jeu sur l’expérience. Le web peut cela en tant qu’il outille les pratiques de la ville, qu’il ménage ce déplacement qu’est la fiction, et qu’il rend artistique l’espace de la lecture urbaine… C’est parce que le web existe et façonne symboliquement notre paysage urbain que les applications mobiles de dérive gagnent en profondeur et en subversion (en délinquance ?). C’est ainsi qu’on peut laisser Guy Debord conclure (La société du spectacle, 178) :

Dans cet espace mouvant du jeu, l’autonomie du lieu peut se retrouver, sans réintroduire un attachement exclusif au sol, et par là ramener la réalité du voyage, et de la vie comprise comme un voyage ayant en lui-même tout son sens.


Crédits photo: Flickr CC Phil Gyford, Julian Bleecker, wallyg

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Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font http://owni.fr/2010/09/10/pardonne-leur-car-ils-ne-savent-pas-ce-quils-font/ http://owni.fr/2010/09/10/pardonne-leur-car-ils-ne-savent-pas-ce-quils-font/#comments Fri, 10 Sep 2010 16:24:29 +0000 Max Manz http://owni.fr/?p=27798 Retrouvez cet article (et bien d’autres) dans le dernier numéro d’Usbek et Rika, en kiosque aujourd’hui. Et n’hésitez pas à jouer avec l’application What if?

« Y n’est rien d’autre que X sécularisé »

Hans Blumenberg (blague de normaliens)

Ah, la vie de Brian n’est pas facile ! Tel le héros des Monty Python, Brian Joubert n’a pas su être le messie que son peuple attendait. Tant pis pour les fans de patinage artistique, qui espéraient sa victoire aux JO de Vancouver. Les gamelles successives du numéro 1 tricolore lui ont remis les pieds sur terre et le cul sur la glace. Une posture humble qui l’a poussé à une remise en cause touchante : « Ça fait deux ans que je suis un petit con », a-t-il confessé sous l’œil des caméras, avant d’énumérer ses péchés :

J’écoutais pas mes proches, (…) j’ai fait beaucoup de conneries, j’estimais que j’avais toujours raison, je me remettais pas en question…

Assez Brian ! Manifestement tu n’es pas le Fils de Dieu – en tout cas pas patins aux pieds –, tu es humain et faillible : nous ne t’en voulons pas !

Et cette saynète absurde mériterait d’être oubliée, si elle ne faisait partie de l’étonnante série de mea culpa publics qui ont eu lieu ces derniers mois. Tiger Woods, Gordon Brown, Éric Zemmour, etc. Plus un mois ne passe sans qu’une célébrité ne fasse étalage de ses regrets. Si le phénomène est sans doute aussi vieux que le premier journal paru, ses manifestations sont aujourd’hui incroyablement nombreuses. L’autoflagellation publique est devenue banale : dans le flot des événements narrés par les médias, c’est un épisode classique où les acteurs se relaient. Un marronnier de la polémique, au retentissement garanti. Que révèle la surprenante fréquence de ces postures, pourtant ostensiblement artificielles ?

Excuses, polémiques et dogmes

Comme Descartes, Jean-Marie Bigard, esprit libre, héritier des Lumières, a érigé le doute en principe fondamental de la pensée. Interrogé à la télévision sur les attentats du 11 Septembre, il s’était montré sceptique, suivant en cela l’opinion exprimée quelques mois plus tôt par une autre experte, l’actrice Marion Cotillard. Devant la polémique soulevée par leurs propos, l’un (vidéo ci-dessous) comme l’autre les ont vite rétractés, excuses à l’appui. Mais pourquoi nos deux intellectuels n’ont-ils pas le droit d’exprimer librement leurs idées ? Les points de vue les plus outranciers sont habituellement bienvenus à la télévision…

Cliquer ici pour voir la vidéo.

La réponse est simple, tous deux ont eu le malheur de s’attaquer à ce qui constitue manifestement un tabou de notre société : un domaine interdit et sacré, si l’on se réfère à l’étymologie polynésienne du terme (tapu). La plupart des excuses publiques trouvent leur origine dans la contestation de l’un de ces tabous. Celles de Kate Moss, qui a affirmé que « rien n’est aussi bon que de se sentir maigre », indique un tabou sur la recherche de la minceur. La polémique issue des multiples aventures amoureuses de Tiger Woods est révélatrice d’un tabou américain autour de l’adultère. Notons que les Français sont moins tatillons sur ce plan, comme l’a montré la bienveillance de l’opinion à l’égard des frasques de Ribéry avec la pulpeuse prostituée Zahia.

La France est en revanche bien plus sensible sur les sujets touchant aux minorités. En 2002, José Bové s’était excusé auprès de la communauté juive après avoir suggéré que les actes antisémites qui avaient alors lieu arrangeaient Israël. En 2005, Alain Finkielkraut avait fait de même pour avoir constaté avec étonnement que la quasi-totalité des joueurs de l’équipe de France étaient noirs. En début d’année, c’était au tour d’Éric Zemmour, qui avait déclaré que la plupart des dealers étaient noirs ou arabes. Notons que certains tabous sont entérinés par la loi et limitent juridiquement la liberté d’expression : les propos racistes ou antisémites sont ainsi condamnés en France (pas aux États-Unis). Mais il existe aussi des tabous de fait, comme les attentats du 11 Septembre, dont il est légalement possible mais socialement difficile de contester l’existence en public.

Tout le problème est de savoir quand un tabou est un indispensable élément structurant du champ social, nécessaire à la vie en communauté, ou quand, au contraire, il forme une entrave inacceptable à la liberté d’expression, dont les excuses publiques permettent en tout cas d’identifier les bornes. Interrogation passionnante… qui mériterait un autre article. À défaut d’y répondre, on peut néanmoins constater que les excuses publiques sont souvent le signe de l’incapacité de nos sociétés à traiter des questions de fond dérangeantes. La polémique qui a suivi les propos d’Éric Zemmour illustre parfaitement le rôle de diversion joué par la demande d’excuse, qui empêche instantanément l’échange d’idées sur un sujet sensible. Éric Zemmour est-il raciste ? Voilà ce que toute la presse s’est demandé. La dimension intellectuelle du débat d’origine – l’acceptabilité du contrôle au faciès – a été évacuée pour laisser place à une polémique morale superficielle, centrée sur une seule personne, quand le problème originellement soulevé concernait toute la société. Tant pis.

D’autres excuses publiques, plus triviales, confirment cette tendance des médias et du public à évacuer le fond au profit d’épisodes tragi-comiques consternants, parfois par pur besoin de divertissement. Lors des dernières élections régionales, le maire de Franconville Francis Delattre a dû s’excuser après avoir accusé à tort son rival Ali Soumaré d’avoir commis certains délits. Cette bataille de cour de récré a occulté pendant des semaines les questions d’éducation ou de transport qui constituaient pourtant les principaux enjeux du scrutin.

Côté britannique, on a poussé le burlesque encore un peu plus loin. À quelques jours des législatives, Gordon Brown a eu le malheur de qualifier de « bornée » une militante travailliste, alors qu’il se croyait hors de portée des micros. Devant le tollé général, l’habitué des G20 a dû se déplacer en personne au domicile de l’offensée pour lui présenter ses excuses, bien entendu filmées. Ce sketch digne de Mister Bean n’aura sauvé l’ex-Premier ministre ni du ridicule ni de la défaite. Mais il aura distrait les électeurs, lassés d’entendre parler de réduction du déficit public.

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Et c’est ainsi que les polémiques se succèdent tandis que les combats d’idées se font rares. « Il n’y a plus de grande bataille idéologique, tout se rabat sur les individus », constate le philosophe Gilles Lipovetsky. Dès qu’une question ennuyeuse ou dérangeante est posée, la société se détourne et déclenche une polémique à laquelle seules des excuses mettent fin. Rassurons-nous, il n’y a rien d’original là-dedans. « Toutes les sociétés ont un certain socle de sacralisation et de tabous, qui définit leur interprétation des normes », considère Jean-Claude Monod, philosophe spécialiste de la sécularisation (déclin ou transfert du religieux dans le domaine profane).

La multiplication récente des excuses publiques serait alors le signe d’une pression sociale normative de plus en plus forte sur les célébrités, contraintes de s’exprimer et de se comporter en évitant les tabous de l’époque. En France, bien des excuses semblent ainsi le reflet d’une crispation autour des dogmes qui structurent notre modèle républicain, comme si ce dernier était menacé.

Les médias, confessionnaux modernes

Vecteurs des pressions de la société quand l’un de ses tabous est effleuré, les médias se posent volontiers comme gardiens de la morale. Notons que l’idée n’est pas de jeter la pierre aux journalistes – noble corporation dont je fais partie –, mais d’examiner le système que ces derniers constituent avec les célébrités qu’ils interrogent et le public qui les lit, écoute ou regarde. Les médias y exercent une fonction quasi religieuse. Pour commencer, à l’instar de Dieu, plus une faute ne leur échappe:

Seigneur, tu regardes jusqu’au fond de mon cœur, et tu sais tout de moi

À l’âge de YouTube et des caméras sur téléphone mobile, le psaume 139 de la Bible pourrait servir d’utile avertissement aux hommes politiques, dont l’espace privé se réduit sans cesse. Tout est enregistré, rien n’est oublié. Ainsi, en 2007, les propos de Patrick Devedjian, traitant son adversaire UDF Anne-Marie Comparini de « salope », avaient-ils été interceptés à son insu par une caméra. Polémique, excuse, schéma classique.

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Une fois les fautes repérées par l’œil médiatique, les pécheurs viennent se repentir dans la presse ou à la télé, rejouant alors, de façon partielle ou intégrale, le sacrement chrétien de la confession : aveu, repentir et pénitence, pour atteindre la réconciliation avec le public, quand la confession catholique cherche, elle, la réconciliation avec Dieu.

Les excuses du volage Tiger Woods en sont une illustration éloquente. Lors d’une longue conférence de presse donnée devant une assemblée de journalistes et de proches, le golfeur, l’air contrit, a respecté toutes les étapes de la confession. Aveu : « J’ai été infidèle, j’ai eu des aventures (…), je ne pensais qu’à moi. » Regrets : « Je veux dire à chacun de vous (…) que je suis profondément désolé de mon comportement irresponsable et égoïste. » Pénitence : « Il m’appartient maintenant d’amender ma conduite. Et de ne jamais répéter les fautes que j’ai commises. » Tarif du pardon pour Tiger Woods : six semaines d’abstinence monacale dans la clinique anti-addiction sexuelle de Pine Grove (Mississippi). Et dire que d’autres s’en sortent en récitant quelques « Notre Père »…

Si les similarités entre confession et excuse publique sont nombreuses, elles présentent toutefois une différence de taille, comme le rappelle frère Samuel Rouvillois, théologien et docteur en philosophie : « Dans l’espace médiatique, les individus ne confessent que des faits déjà connus du public, dans l’objectif de retrouver de la crédibilité. » Tout le contraire de la confession à l’église, qui consiste à révéler, dans le secret du confessionnal, des fautes à un prêtre qui ne les connaît pas. C’est bien la preuve de l’aspect artificiel et contraint des excuses médiatiques auxquelles, d’ailleurs, quasiment personne ne croit. Elles ne sont qu’un signe, parmi d’autres, de l’influence qu’exerce la religion sur l’inconscient de la société, qu’elle soit explicite aux États-Unis ou plus diffuse dans un État laïque comme le nôtre. À la télévision, les scènes de confessions ne sont d’ailleurs pas réservées aux people, comme le montre le succès de l’émission Confessions intimes sur TF1.

Pécheurs et messies dans la société du spectacle

Dans le charabia situationniste de Guy Debord, on trouve parfois une phrase lumineuse, compréhensible par un lecteur non familier de la dialectique hégélo-marxiste : « Le spectacle est la reconstruction matérielle de l’illusion religieuse », affirme-t-il ainsi dans La Société du spectacle, avant de poursuivre : « Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien de ce sommeil. »

En d’autres termes, la berceuse religieuse qui nous maintenait somnolents a été remplacée par celle du spectacle, dont le champ médiatique est l’incarnation. « Feuerbach a fait la critique de la religion comme aliénation, où l’homme serait dominé par quelque chose qu’il a lui-même créé. Guy Debord a appliqué le même schéma au spectacle : un univers de l’aliénation où nous sommes dominés par des images que nous avons créées et qui nous prescrivent nos propres désirs », explique Jean-Claude Monod.

Il ne faut donc pas s’étonner de voir les personnalités publiques adopter dans les médias des postures héritées de la Bible. Dans le cas de l’excuse publique, c’est généralement de celle du pécheur dont il s’agit. Souvent subie, il arrive aussi qu’elle soit choisie, notamment quand les dirigeants politiques se repentent au nom de leur État de fautes que ce dernier a commises. Nécessitant un certain courage, ce type d’excuses est l’un des rares que l’on puisse prendre au sérieux. Exemple fondateur d’un dirigeant assumant la responsabilité des crimes de son pays, le chancelier allemand Willy Brandt était tombé à genoux à Varsovie devant le mémorial des victimes du massacre du ghetto, en 1970.

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Depuis quelques années, les excuses d’État se sont multipliées : en 2000, à Kigali, le Premier ministre belge, Guy Verhofstadt, a demandé pardon au peuple rwandais ; en 2003, les présidents de la Croatie et de la Serbie se sont excusés ensemble du mal que leurs pays se sont causés pendant la guerre ; en juin 2009 à Washington, le Sénat a présenté ses excuses aux Noirs américains. Relevons toutefois que l’excuse d’État a ceci de pratique pour les finances publiques qu’elle est gratuite, contrairement aux réparations… Et qu’elle n’engage pas la responsabilité individuelle du dirigeant qui la présente – en général innocent des crimes en question –, mais une responsabilité collective et abstraite.

En réalité, ces excuses imitent plutôt une autre figure fréquente dans l’espace public : celle du Messie. « Dans la théologie chrétienne, Dieu est venu porter nos fautes à travers le Christ », rappelle frère Samuel. Le cas de personnalités qui s’excusent au nom d’autres relève de cette symbolique.

En avril 2009, Ségolène Royal avait ainsi réussi l’exploit de s’excuser deux fois, à quinze jours d’intervalle, au nom de Nicolas Sarkozy : d’abord pour les propos condescendants tenus par le président à Dakar, puis pour ses déclarations insultantes à l’égard du Premier ministre espagnol. « Pardonnez-le, il ne sait pas ce qu’il dit ! » Telle était la teneur du message de sainte Ségo, qui, à une autre époque, aurait fait un Jésus très convaincant : souvenons-nous de son « Aimons-nous les uns les autres ! », lancé aux militants en pleine campagne présidentielle. Ou encore de cette scène où elle avait compati, en direct, avec un handicapé en posant la main sur son épaule. Et dire que le malheureux ne s’était pas relevé de sa chaise roulante dans l’instant, touché par la grâce divine !

Quant à Nicolas Sarkozy, s’il est peu adepte des excuses, il est lui aussi familier des postures bibliques : son « j’ai changé », martelé lors du discours fondateur de la porte de Versailles en janvier 2007, évoque Moïse, homme providentiel libérant son peuple après avoir pris conscience de la misère de ses frères de sang. Rappelons au passage que le charisme est à l’origine une notion religieuse (un don particulier conféré par la grâce divine). Pas étonnant dès lors de voir les leaders parodier les messies. Les mêmes comparaisons auraient d’ailleurs également pu s’appliquer au sport, où les figures de messie (Zinédine Zidane), pécheur repenti (Floyd Landis) ou encore fils prodigue (Tony Parker) sont fréquentes, qu’elles soient assumées ou ainsi décrites par les médias, grands amateurs de métaphores religieuses.

Imaginons-nous 2 000 ans de domination chrétienne s’effacer sans laisser d’autres traces que quelques églises ? Dans les sociétés occidentales, laïques ou non, l’influence de la religion continue en réalité de s’exercer, travestie dans le domaine profane. Nous reprochons aux personnalités publiques de ne pas être des saints, nous nous effrayons quand quelqu’un remet en cause l’une des croyances sur lesquelles notre nation est construite, exigeons des scènes d’excuses-confessions hypocrites, en menaçant d’excommunier ceux qui ne se repentent pas, cherchons des messies parmi nos hommes politiques, lisons l’actualité à l’aune de paraboles bibliques…

Aurions-nous la nostalgie d’un temps où morale, modèles et dogmes étaient fournis clés en main ? « Les églises se vident, mais l’attente de lumière, de sens et de rédemption n’a jamais été aussi forte », estime frère Samuel, qui prêche pour sa paroisse. Chaque excuse publique serait alors la manifestation de l’anxiété d’une société assumant mal sa sécularisation, angoissée de voir ses icônes mettre à jour des imperfections qui sont les siennes, mais qu’elle ne s’avoue pas. Heureusement, certaines stars résistent à la pression de ce conformisme et acceptent toute la complexité de leur nature humaine. Zizou a ainsi assuré qu’il préférait mourir plutôt que de présenter ses excuses à Materazzi. Et ouais, on n’insulte pas les mamans, c’est sacré, désolé !

> Retrouvez cet article dans le numéro 2 d’Usbek et Rika

> Illustration CC FlickR par emilio labradorSteve Snodgrass

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