OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 La révolution Cantona: une fausse solution pour un vrai problème http://owni.fr/2010/12/02/la-revolution-cantona-une-fausse-solution-pour-un-vrai-probleme/ http://owni.fr/2010/12/02/la-revolution-cantona-une-fausse-solution-pour-un-vrai-probleme/#comments Thu, 02 Dec 2010 17:10:16 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=37307 Cliquer ici pour voir la vidéo.

Des files d’attente de centaines de personnes devant les agences, le site de consultation des comptes en ligne inaccessible suite aux connexions répétées… En septembre 2007, la banque anglaise Northern Rock fut assailli par ses épargnants qui, pris de panique face à son effondrement sous les coups de la crise des subprimes, ont couru retirer leurs économies, de peur que la crise ne les avale: premier « bank run » depuis la crise argentine de 2001, ce mouvement de panique a dépouillé les comptes de Northern Rock d’un milliard de livres sterling en deux jours. Une performance historique que l’ex-attaquant de Manchester Eric Cantona voudrait reproduire le 7 décembre pour punir les banques fauteuses de crise. Et qui, malgré un buzz conséquent, n’effleurera même pas la plaque du siège de la BNP.

Tout commence le 8 octobre 2010, dans un canapé anonyme où, affalé, Eric Cantona disserte face à la caméra de Presse Océan sur les mouvements de grève qui se succèdent dans le pays : selon le footballeur à la retraite, les millions de Français qui sortent dans la rue font fausse route, voire retournent l’idée contre eux-mêmes.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

La révolution serait « très simple à faire » : le système tournant autour des banques, « il peut être détruit par les banques » et, pour ce faire, les manifestants n’auraient qu’à « retirer leur argent et les banques s’écroulent ». Un syllogisme assez séduisant pour convaincre 30 000 personnes de rejoindre le groupe Facebook proposant de retirer tout son encours et fermer ses comptes épargnes le 7 décembre :

  • les banques tirent leur pouvoir de l’argent ;
  • les clients détiennent l’argent ;
  • les clients détiennent le pouvoir sur les banques.

Un raisonnement presque aussi simple et limpide qu’il est faux.

Une (impossible) pichenette de moins de 0,3% dans l’édifice bancaire français

Pour commencer, personne ne pourra « clôturer » tous ses comptes le 7 décembre pour des raisons légales : la loi recommande pour commencer d’adresser une lettre en recommandé à la banque pour réaliser l’opération, dont la réception ouvre un délai de préavis de un à trois mois… Et ceci pour chaque compte. Quant aux limites de retraits, elles ne permettraient guère les fuites : pas évident de retirer des dizaines de milliers d’euros avec sa Mastercard à coup de 300€ par semaine. Même au guichet, la limite est fixée pour la BNP à 2 000€ (pouvant être levée à 3 000€). Au delà (et jusqu’à 8 000€), l’avis préalable du guichetier est indispensable.

Beaucoup d’agitation pour pratiquement rien: car, quand bien même les 30 000 personnes retiraient en un même mois tout leur encours (à moins de disposer de sommes considérables sur leurs comptes), les quelques dizaines ou centaines de millions n’affecteraient pas le moins du monde les banques visées, d’autant plus qu’elles s’étaleraient sur plusieurs établissements.

« Une telle initiative ne poserait problème que si les banques étaient limite en réserve, or c’est exactement l’inverse en ce moment, insiste Alexandre Delaigue, professeur d’économie à Saint Cyr et à l’ENSAM, animateur du blog Les Econoclastes. Le crédit est restreint et les banques sont noyées sous les liquidités apportées par les banques centrales. Les banques n’auraient qu’à se contenter de retirer sur leur compte à la banque centrale pour compenser la demande de billet. » On est donc bien loin de l’agonie financière de Northern Rock.

Dans l’hypothèse (absurde, donc) d’un retrait individuel de 30 000€ par « bank runner », les 900 millions soustraits aux caisses seraient vite remplacés et ne pèseraient qu’une goutte d’eau dans les 269 milliards d’encours total des comptes et produits d’épargne des ménages (source : banque de France, septembre 2010), qui ne sont eux-même qu’une partie de l’argent des banques.

La seule conséquence réelle de ce « bank run » serait de mettre en grande difficulté de paiement chacun des « révolutionnaires » ayant eu l’idée de suivre Cantona : selon la Fédération des banques françaises, les virements constituent en valeur 83,2% des transactions en valeur opérées en France. Sans compte en banque, plus moyen de percevoir son salaire, de faire son virement EDF, de recevoir les prestations sociales… Dans les faits, l’idée de Cantona mise en œuvre par une poignée de révoltés se retournera bel et bien « contre eux-mêmes ». Encore faudrait-il que les candidats au syphonage ne soient pas trop endettés : difficile de dire à son conseiller Société générale de fermer les yeux sur un emprunt immobilier ou auto pour aller courir après “King Eric”…

Illusion des effluves de « l’argent magique »

Malgré l’évidence de cet échec, la « révolution à la Cantona » agite les médias comme les politiques : Christine Lagarde elle-même s’est sentie de prendre la parole contre le footballeur, bien vite contrecarrée par Cécile Duflot… Même Baudoin Prot, pourtant assuré par les milliards des divers plans de relance de la BNP, s’est fendu d’une critique. Car, en miroir de cet espoir de changer les choses, cette poussée de fièvre révèle surtout l’incapacité d’agir sur le système.

Les tours Société Générale à La Défense

« En dehors des critiques habituelles qui se sont amplifiées, une idée vient de plus en plus souvent à la bouche des clients quand ils sont en agence : que l’augmentation des tarifs en agence de détails servent à payer les bonus des traders, qu’on leur faire « payer », la crise »

Auteure d’une thèse sur la sociologie de la banque et de ses clients, Jeanne Lazarus (doctorante à l’EHESS) a observé l’évolution des rapports tendus dans les locaux même des banques et constate un changement dans la perception de l’économie : « les sociétés occidentales ont le sentiment d’avoir une connaissance de plus en plus aiguë des phénomènes économiques : à force d’entendre parler de la crise, tout le monde se prend pour le gouverneur de la Réserve fédérale américaine, un peu comme chacun s’imagine sélectionneur de l’équipe de France pendant le Mondial, explique la sociologue. L’idée de Cantona est une présentation rapide et simpliste des processus économiques mais chacun à envie d’avoir un avis. »

Dans son association entre un geste simple (retirer son argent) et la résolution d’une injustice pénible (le syphonage de l’économie au profit de banques fautives), la « révolution Cantona » a tout le charme de la « pensée magique » : traversons le passage clouté à cloche-pied sans tomber et tout ira mieux.

Une fois de l’autre côté de la rue, rien n’a changé. Pire : nous y avons cru et devons retourner à notre triste impuissance.

Une solution enfantine à la désillusion des plans proposés par les États

D’autres initiatives se sont proposées de retourner contre le système sa propre force. Parmi elle, l’idée ingénieuse de l’ancien trader de Lehman Brothers Mike Krieger : pour abattre la très puissante banque d’affaires JP Morgan, il propose que chaque Américain (bien qu’une centaine de millions suffise) débourse 25 ou 50$ pour acheter une petite pièce d’argent. Pourquoi ? Afin de faire exploser le prix du métal précieux, sur lequel JP Morgan spécule à la baisse depuis des mois, au point d’attirer l’attention des régulateurs financiers : détenteurs de quantités monstrueuses (1/3 du marché selon certaines estimations), les financiers seraient obligés de « garantir » le prix de leur ressource à coup de milliards… Une manœuvre à même de couler la banque d’un seul mouvement ! Une solution ingénieuse mais bien plus complexe à expliquer au grand public que le simpliste « bank run » de Cantona.

Le succès de la proposition tombe en fait au meilleur moment pour parler à tout un chacun : frappés par la crise un premier coup, les Français et leurs voisins européens voient désormais arriver la rigueur comme une lame de fond, à laquelle s’ajoutent les torrents de dettes grecques et irlandaises… Dans un élan commun, des millions ont arpentés les rues, sacrifiant leur temps et leurs congés pour abattre la réforme des retraites. En vain.

Un peu à la manière des promesses vides concernant l’environnement, une « urgence » systématiquement remisée depuis plus de 10 ans, le besoin de communiquer sur la « résolution » de la crise à chaque nouveau sommet a fini par s’user : le G20 de Londres promettait de l’emploi, de la sécurité… Et voilà que l’augmentation du Smic sera limitée au minimum légal. Les seuls sauvés sont les établissements financiers.

Les clients répètent souvent ce genre d’accusation : « vous êtes dur avec moi mais vous prenez des risques inconsidérés sur les marchés » est une attaque courante des clients contre leur conseiller qui leur refuse un crédit, rapporte Jeanne Lazarus. En fait, la financiarisation de l’économie a eu des effets très importants sur la vie quotidienne des gens.

Désorientés, livrés seuls face à leur injustice, certains en viennent à écouter Éric Cantona pour savoir comment résoudre la crise par un moyen magique. Une solution qui, en plus d’être inefficace, délaisse le problème fondamental d’une dépendance aiguë au système financier qui tient à sa merci chaque épargnant de la naissance à la tombe, de son prêt étudiant à son emprunt immobilier.

Le lendemain de la sortie de la vidéo mourrait Maurice Allais, seul prix Nobel d’économie français : moins médiatisé que le footballeur, il avait eu le tort de critiquer un peu trop tôt les traders, les banques qui misaient avec de l’argent qui ne leur appartenait pas sur des marchés dont elles entretenaient l’instabilité. Republiée par Marianne, sa dernière analyse de l’effondrement du système bancaire clamait sans détour que crise et mondialisation étaient liées et soulignait que des « tabous indiscutés » depuis des années nous avaient tous menés dans ce même bateau avec les économies occidentales et les banques (même si ces dernières ont su en tirer de nouveaux bénéfices).

Avant que la prochaine crise ne nous prenne de cours, il est encore temps de délaisser les vidéos de Cantona pour lire les thèses bien vivantes de ceux qui se sont inquiétés avant lui et ont préconisés de vraies solutions.

Photo FlickR CC : William Grootonk ; Thinkpanama ; Alpha du Centaure.

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Délation et népotisme pour ferment de la nation http://owni.fr/2009/10/12/delation-et-nepotisme-pour-ferment-de-la-nation/ http://owni.fr/2009/10/12/delation-et-nepotisme-pour-ferment-de-la-nation/#comments Mon, 12 Oct 2009 16:24:03 +0000 JBB (Article XI) http://owni.fr/?p=4533 A la Société générale ou à l’Epad, un même poids de l’état civil : délation et népotisme pour ferment de la nation

L’un monte au firmament, l’autre s’envole pour des terres dites natales. Il est peu à voir entre les destin de Jean S., patron confirmé des Hauts-de-Seine, et de Yaro S., sans-papier qui doit son interpellation dans le même département à un guichetier de la Société Générale. Juste : tous deux jouent leur destin sur leur état civil ; et cela dit beaucoup sur la déliquescence de notre société.

« Que va t-il se passer, avec ce pétainisme soft ? On va commencer par verrouiller la protection des fortunes et de leur transmission héréditaire (…). Après quelques ronds de jambe estivaux et effets de manche en direction des débris de la gauche, s’ouvrira une guerre, insidieuse et féroce, contre le peuple, et particulièrement contre les familles et les gens les plus exposés. Que le peuple se tienne tranquille, à sa place. Que chacun mérite la place qu’il a. L’apologie du mérite, c’est ça et rien d’autre : chacun n’a que ce qu’il mérite, s’il est là, au fond du trou, c’est qu’il mérite d’être là. »

Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?

Il en est dans les Hauts-de-Seine (92) comme partout : tous les états civils ne se valent pas.

Et si certains constituent le plus joli des viatiques vers un avenir meilleur (loin vers le sommet), d’autres ne permettent rien d’autre qu’un voyage express pour l’ailleurs (loin, tout court).

Normal.

Et il faudrait être bien mal inspiré – ou de très mauvaise foi – pour rapprocher l’ascension fulgurante dans le neuf-deux de Jean Sarkozy, très prochain dirigeant de l’établissement public gérant le quartier d’affaire de la Défense (Epad), de l’expulsion non moins fulgurante de ce clandestin aussi interpellé dans le neuf-deux, grâce à la “présence d’esprit” d’un guichetier.

Rien ne réunit, à l’évidence, ces personnages.

Si ce n’est de jouer tous deux leur destin sur leur état civil.
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Le premier a beau s’en défendre« Je demande à être jugé non pas sur l’état civil mais sur les actes et sur les résultats » – , nul (sinon à l’Elysée) n’oserait prétendre que c’est à autre chose qu’à sa naissance qu’il doit son si remarquable parcours.

Le second n’a pas pu se défendre – ou si peu, puisque Le Monde souligne que son avocat n’a même « pas fait valoir (au tribunal) l’irrégularité des conditions de son interpellation » – quand un guichetier de La Société Générale a pris sur lui d’appeler la police et de faire fermer la banque en s’apercevant que l’homme lui faisant face n’avait pas d état civil acceptable, puisque porteur de faux papiers.
Je ne sais lequel me dégoûte le plus, du prince héritier prêt à croquer sans scrupules dans le gâteau que lui tend gentiment le paternel, ou du guichetier assez pitoyable pour encager un homme libre et le regarder s’affoler en attendant l’arrivée des forces de l’ordre.

Mais il me semble – par contre – que ce sont là deux facettes d’une même médaille, triste esprit des temps et mise à bas des dernières parcelles du pseudo idéal républicain, celui qui a chanté si fort l’égalité et la fraternité que ce refrain à tue-tête est devenu le meilleur moyen de couvrir les cris des miséreux et les plaintes des exclus.

Népotisme et délation vont de pairs, en somme, et d’autant mieux que les deux ne sont que fort peu dénoncés en place publique, tellement moins vendeurs qu’un énième rebondissement sur l’affaire-Polanski-devenue-Mitterrand grâce à la trouble intercession de la madone du FN.

Et on lit, relit et scrute continuellement les pages d’un opus sans intérêt signé d’un ministre sans intérêt, mais personne – ou peu s’en faut – ne hurle au scandale parce que le prince héritier, à 23 ans et sans même avoir validé sa deuxième année de droit, accumule les responsabilités.

Et on convoque, reconvoque et auditionne les mêmes témoins et procureurs d’une affaire à parfum de scandale, mais personne – ou peu s’en faut – ne dénonce le retour indigne du régime de vichy, citoyens ayant tellement intégrés les attentes du régime qu’ils font même le travail de police à sa place [1].

Et ce bruit monstrueux d’un côté, ce silence assourdissant de l’autre, montrent suffisamment combien nous perdons chaque jour du terrain.

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C’est tout ?

Presque.

Prends juste acte du changement de nom de cette banque qui s’était audacieusement donnée comme slogan la phrase « On est là pour vous aider ».

Et avoue que son nouveau patronyme ne saurait mieux décrire le monde dans lequel on vit.

L’état civil, quelquefois, est quand même vachement révélateur…


> Article initialement paru sur ArticleXI (bienvenue à eux!)

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